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Séminaire sur contraception et avortement : questions et commentaires

Question :

« Merci pour ces informations qui nous sont très précieuses. Notre siècle marqué par la postmodernité a entraîné plus d’un dans la déchéance morale. Je désire plus d’éclaircissements sur l’avortement thérapeutique toléré par l’Église. On s’y trompe parfois car certains avortements peuvent s’en réclamer. Donc les principes, les cas me seront très précieux. Amicalement. »
Parfait Angoa Olomo, étudiant, Cameroun


Réponse :

La position de l’Eglise face à ce qu’il est coutume d’appeler « l’avortement thérapeutique » est la suivante :

1) Pour l’Eglise, la vie de l’enfant à naître est sacrée, comme l’est la vie de sa mère, et tout doit être fait pour sauvegarder les deux vies (Evangelium Vitae n. 62). On ne peut donner une priorité à l’une des deux vies sur l’autre. Il s’ensuit que l’Eglise considère l’avortement dit « thérapeutique » dans lequel on sacrifie la vie de l’enfant au bénéfice de la sauvegarde de la vie de la mère comme illicite (Evangelium Vitae n. 58).

2) En pratique, lorsqu’une pathologie se développe en cours de grossesse faisant craindre pour la vie de la mère, durant la grossesse ou au moment de l’accouchement, l’attitude indiquée est celle de l’expectative armée, avec déclenchement d’accouchement précoce ou césarienne après la 25e semaine (seuil de viabilité du fétus) si la situation s’aggrave et que l’on ne puisse attendre la naissance à terme de l’enfant.

3) Il y a des cas, cependant, où, sans vouloir directement attenter à la vie de l’enfant à naître, on est amené, pour sauvegarder la vie de la mère, à instituer une thérapeutique d’urgence, qui ne peut attendre la naissance de l’enfant pour être mise en jeu, et qui a pour conséquences non voulue mais inévitable, la mort du fœtus. Une telle thérapeutique – chirurgicale ou autre – est acceptable, selon le principe dit du « double effet » ou volontaire indirect qui suppose deux conditions :

  • l’acte ne doit pas être mauvais en lui-même, comme le serait celui de tuer directement l’enfant dans le sein de sa mère pour l’extraire plus facilement ou pour faciliter le traitement donné par ailleurs à la mère ; l’effet indirect mauvais, c’est-à-dire la mort de l’enfant ou le fait de le mettre dans une situation où il ne peut que mourir, même s’il est prévu, ne doit pas être voulu, ni comme fin ni comme moyen ;
  • il ne doit exister aucun autre acte permettant d’atteindre cet effet bon recherché.

La Congrégation pour la Doctrine de la Foi est intervenue à la suite de l’affaire de Recife l’an dernier pour éclaircir ce point en déclarant légitime « une intervention en soi non abortive qui peut avoir, comme conséquence collatérale la mort de l’enfant : si, par exemple, la conservation de la vie de la future mère, indépendamment de son état de grossesse, requérait d’urgence une opération chirurgicale ou une autre action thérapeutique qui aurait pour conséquence accessoire, nullement voulue ou cherchée, mais inévitable – la mort de l’embryon, un tel acte ne pourrait plus être qualifié d’attentat direct à une vie innocente. Dans ces conditions, l’opération peut être licite, comme le serait d’autres interventions médicales similaires, pourvu toutefois qu’il s’agisse d’un bien de valeur élevée, comme la vie, et qu’il ne soit pas possible de renvoyer l’opération après la naissance de l’enfant, ni de recourir à un autre remède efficace (Pie XII, Discours au “Front de la Famille” et à l’Association des Familles nombreuses, 27 novembre 1951) » (note 1).

4) Il y a des cas, très rares de nos jours dans les pays industrialisés, mais qui peuvent se rencontrer ailleurs, où la vie de la mère est directement menacée par la poursuite de la grossesse, et où la vie de l’enfant elle-même est compromise, alors même que la grossesse n’a pas atteint le stade de viabilité du fœtus, c’est-à-dire avant la 24e-25e semaine. Le Magistère ne s’est pas prononcé de façon explicite sur ces cas limites, qui restent donc ouverts à la discussion des théologiens moralistes. Mon opinion est que, dans de tels cas, il est permis de pratiquer un accouchement induit précoce (ou une césarienne) pour sauver la vie de la mère, sachant pourtant que le fœtus ne pourra survivre à cet acte. Ce jugement ne se base pas sur la pondération des biens (Veritatis Splendor n. 77), ni même sur le principe du « double effet », dont l’application à ce cas est discutable, et pourrait conduire abusivement à la justification d’un véritable avortement direct à but thérapeutique. Il s’agit d’une situation où l’intervention médicale ne peut avoir comme but que de sauver la vie que l’on peut sauver (en l’occurrence celle de la mère). Il n’y a aucune injustice commise contre l’enfant, comme ce serait le cas si l’on choisissait la vie de la mère en lui donnant une valeur supérieure à celle de la vie de l’enfant. Ici, le médecin est placé devant la seule alternative :
a) abstention et mort de l’enfant et de la mère ;
b) agir pour sauver la vie de la mère et naissance d’un enfant non viable, qui va rapidement mourir.

L’alternative a) ne peut être choisie sans que le médecin commette une faute professionnelle inexcusable, et une grave injustice sur le plan moral (note 2). L’alternative b) n’est pas satisfaisante sur le plan moral puisqu’elle consiste à faire un avortement d’un enfant certes déjà condamné, mais qui n’est pas encore mort. On choisit toutefois cette alternative, comme mal mineur.

Pourquoi peut-on faire b), alors qu’il n’est jamais permis de commettre un mal pour une fin bonne ? Parce que l’on se trouve dans une situation bloquée, où il n’y a pas d’alternative morale, et où manque la liberté de choix. Une situation analogue est celle de la décision prise de pratiquer une salpingectomie ou une salpingostomie en urgence, pour sauver la femme, devant une menace imminente de rupture de grossesse extra-utérine (le fetus pouvant être encore vivant au moment de l’intervention, bien que pour peu de temps).

Mons. Jacques Suaudeau


(1) Clarification de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, publiée le 10 juillet 2009 dans L’Osservatore Romano.
(2) Cf. Maurizio P.Faggioni, Problemi morali nel trattamento dell preeclampsia e della corioamniotite, Medicina e Morale, 2008/3, Maggio-Giugno 2008, pp. 483-526.