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Entretien sur la palabre africaine

Entretien avec l’A. Benu PENOUKOU du Togo

Nous ouvrons notre section « dialogue » par l’entretien qui suit avec l’A. Benu PENOUKOU du Togo sur la tradition séculaire de la palabre africaine.

En tant que processus de concertation utilisé pour retrouver la communion brisée dans les relations humaines, la palabre présente d’importants éléments communs avec la pratique du consensus comme méthode décisionnelle dans l’Occident postmoderne.

A travers ce premier dialogue sur les traditions africaines, nous espérons découvrir ou nous ouvrir davantage à l’apport spécifique que nos frères africains peuvent faire pour aider l’humanité en cette ère de mondialisation à acheminer la nouvelle culture du consensus vers la recherche de ce qui est vrai et bon.

« En Afrique, on est famille avant tout » : B. Penoukou nous fait ainsi découvrir l’âme de la culture et de la politique africaine, dont la palabre est l’une des manifestations. La communauté politique africaine est une famille ; le frère passe avant le citoyen ; le citoyen est avant tout un frère. Le modèle politique africain est familial et ouvert au sacré, voire à un Dieu-Père. Dans son essence, il respecte le primat de l’amour sur l’efficacité et le droit ; il intègre amour et droit.

L’objectif premier de la palabre africaine est de rechercher ce qui est vrai pour retrouver la confiance et l’unité lorsqu’elles ont été brisées dans le village. La palabre est au service de la communion. Le processus fuit ce qui divise, ne cherche pas un « vaincu », mais la réconciliation et la paix dans la communauté.

Les cultures africaines reconnaissent à la fois la réalité de la nature humaine blessée et donc capable de commettre des torts à autrui, et la réelle capacité des hommes et des femmes de résoudre leurs conflits de manière permanente. La faute est reconnue et réparée. Un signe concret accompagne la réconciliation : boire à la même calebasse d’eau.

L’A. Benu Penoukou met utilement en lumière le sens africain de la parole – une donnée sur laquelle nous espérons revenir dans la section « dialogue » de notre site. En Afrique traditionnelle, la parole exprime ce qu’une personne est ; elle communique ce que dit et ce qu’est une personne. Elle réalise ce qu’elle dit : la parole donnée engage la personne. Elle libère, éclaire les consciences, redonne confiance. D’où le très grand respect de la parole prise et donnée en Afrique traditionnelle.

La culture africaine garde en mémoire la sagesse des ancêtres et respecte celle des anciens. Elle traite la vérité comme ce que tout le monde est capable de reconnaître dans sa conscience. Elle ne met donc pas en doute l’existence de la réalité et de la vérité. Cette recherche de la vérité est un processus de discernement. Elle implique la reconnaissance que le groupe (la « majorité ») peut se tromper, et que la vérité peut être révélée à travers la parole d’un enfant.

La communauté politique africaine respecte la subsidiarité : elle essaye d’abord de résoudre les problèmes là où ils se posent (dans la famille, le quartier) ; on n’a recours à l’instance sociale plus large que lorsque c’est nécessaire.

A. Benu PENOUKOU, qu’est-ce que la palabre africaine ?
Selon un proverbe togolais (ewe), « deux calebasses, placées sur une même surface d’eau, finissent par se cogner ». Un autre proverbe dit que « même des jumeaux se querellent ».

La palabre est un processus de concertation et d’échange visant à retrouver la communion brisée dans les relations humaines ou à affronter des problèmes du vivre ensemble : par exemple les litiges fonciers, les cas d’adultère ou de sorcellerie, la violation des droits successoraux, les difficultés dans le foyer dues à l’infertilité ou à la stérilité de l’un des conjoints, la résistance ou le refus de collaborer quand il y a des travaux communautaires…

La palabre aidait les communautés villageoises, les familles, les lignages, les clans et même les tribus à sauvegarder ou à restaurer, le cas échéant, l’harmonie, la solidarité et la communion, l’entente et la confiance dans la famille. La palabre est une méthode pour réconcilier ce qui semble parfois irréconciliable, pour régler à l’amiable les conflits anciens, les conflits existants et même les conflits latents. Chez les ewe, la place publique où se tient la palabre s’appelle « ablome », qui est l’équivalent de l’agora grec. Le mot « ablode », qui a la même racine que « ablome », signifie liberté et indépendance. Par conséquent l’ablome, place publique où se déroule la palabre, symbolise le lieu de la parole libérée, tirée du domaine privé pour être livrée à tous. La communauté règle dans cet espace-là tous les différents perturbant la paix sociale.

La palabre est donc un processus de dialogue élargi à la recherche d’un consensus permanent - mais toujours ouvert - et constructif. Ce dialogue par la palabre est d’autant plus impérieux que dans la vie d’une communauté, tout se passe ensemble : on mange, on boit, on danse, on éduque, on s’instruit et on s’initie à la sagesse ancestrale en un même lieu. Au demeurant, toute personne qui décède doit passer par l’ablome, pour la dernière danse, avant d’être conduit à sa dernière demeure.

Comment se déroule le processus de la palabre ?
On convoque les assises d’une palabre lorsqu’un problème se pose dans le village ou dans la communauté. Lorsque la conciliation n’a pas été possible au sein de la famille ou du quartier, c’est en principe le chef du village qui convoque la palabre. La palabre se déroule en général le matin, lorsqu’il fait plus frais, sous un arbre à feuillage ou sous un hangar pour se protéger du soleil et de la chaleur, d’où l’expression « arbre à palabre ».

On met tout le village à discuter du problème en question. En général c’est l’un des protagonistes du conflit qui prend l’initiative de demander au chef de voir la faisabilité de l’affaire. Lorsque le différend concerne deux villages, le chef du village prend l’initiative. On élargit la vision. Non seulement il y a le chef, mais ses notables, une représentante des femmes et un représentant de la jeunesse, en plus des protagonistes qui veulent régler leur différend. On élargit la vision pour éviter la récidive et créer une jurisprudence dans la communauté.

Toute la communauté est là et demande aux deux protagonistes du conflit : qu’est-ce qui s’est passé ? Les protagonistes peuvent parler librement. Et si quelqu’un intimide l’un des deux protagonistes, le modérateur entre le chef et les protagonistes empêche à cette personne de le faire. Le modérateur, qui est le premier conseiller du chef, arbitre au nom du chef, qui ne parle qu’en dernier ressort. La dernière parole du chef est donnée après une délibération avec ses notables. Signalons que le chef ou le roi en face de son peuple parle rarement ou presque pas. Le premier conseiller est son interprète auprès du peuple, et du peuple auprès du roi. La logique d’une telle procédure est que ce conseiller connaît à la fois la psychologie du chef et celle du peuple, et peut ainsi mieux interpréter la pensée des uns et des autres sans blesser.

Au besoin, on demande à ceux qui ont assisté au conflit, aux témoins accidentels, de raconter eux aussi ce qui s’est passé. Quand les deux parties et les témoins ont parlé, on donne la parole à tous ceux qui sont venus pour écouter. Tout le monde peut parler. Tout le monde parle.

« Une oreille ne fait pas une histoire ». Au fond ce proverbe veut montrer que pour discerner le vrai dans un débat, il faut écouter toutes les parties en cause. Quand on a bien écouté avec les deux oreilles, la vérité concernant la faute peut émerger. Normalement, elle doit émerger.

La communauté voit si la décision qui émerge va dans le bon sens : dans le sens qui fait avancer vers la réconciliation et la paix et va faire du bien à toute la communauté, même si ce sens n’est pas nécessairement du goût de tout le monde. Le processus de décision se fait au regard des us et coutumes, des valeurs des ancêtres et de la jurisprudence. On essaye de tout faire pour que la décision ne soit pas contre la minorité (c’est-à-dire contre les étrangers vivant dans ce village ou ayant pris femme dans le village), mais pour le bien de tout le monde. La minorité peut être constituée de gens qui ne sont pas des descendants directs du créateur du village. Ce dernier laisse souvent son nom au village (pour donner des exemples de villages togolais, « Yawokope », « Atsukope » - Yawo et Atsu étant des noms de personnes et kope signifiant village).

Pour aider au discernement, on tient compte des faits passés, de la manière dont les conflits passés ont été réglés : c’est là qu’entrent en ligne de compte les proverbes et des citations venant des ancêtres. Comme tous sont censés rechercher le bien de toute la communauté, la minorité finit par accepter la décision prise. Cette acceptation n’est pas résignation mais engagement réel. La reconnaissance de ce qui est vrai et bien s’impose, toujours pour le vivre ensemble et la paix sociale. La partie non satisfaite s’accommode de la décision en ayant recours au proverbe : « Lorsque vous avez perdu votre chèvre et que vous ne retrouvez que sa tête et les pattes, il faut les prendre, sinon vous êtes perdants sur toute la ligne. » En somme, un tien vaut mieux que deux tu l’auras.

Le plus intéressant n’est pas de condamner une partie mais de l’amener à refaire une route ensemble avec la communauté et à comprendre, pour que les deux parties se comprennent. Le proverbe dit : « Votre enfant – peut-être votre enfant unique – peut décéder sans que vous vous en preniez à tout le monde. » On ne cherche pas un vaincu, mais l’harmonie. La résolution n’apparaît jamais comme une prise de position contre quelqu’un.

Le processus de la palabre donne la parole à celui qui a fait la faute pour l’aider à découvrir qu’il est fautif. Il y a réparation de la faute si celui-ci sent qu’il est fautif. Il paye alors une amende qui peut être de l’argent, de la boisson pour l’ensemble de ceux qui ont pris part à la palabre et au chef. Il doit réparer les dommages matériels (case, clôture, champ…).

La palabre n’est pas une assise juridique ou pénale : on n’est pas là pour juger et condamner mais pour créer le consensus. C’est ce qui fait la force de la palabre. Cependant la palabre fait la part des torts et elle finit, comme déjà souligné, par imposer une sanction aux parties récalcitrantes. La palabre est et reste le lieu d’un contrôle social. Elle gère la violence effrénée ou la loi du plus fort.

Comment se conclut une palabre ? Une palabre est-elle jamais close ?
Lorsque la vérité a émergé, lorsqu’elle a été reconnue par tous, les deux parties doivent boire à la même calebasse d’eau. C’est le conciliateur qui demande aux protagonistes de boire dans la même calebasse, l’eau étant l’un des symboles de la paix, de ce qui donne la vie. Quand une partie refuse de boire l’eau, on sait que l’affaire n’est pas résolue ou n’est pas à la satisfaction de l’une des deux parties.

Même après avoir bu à la calebasse d’eau, la palabre est un processus toujours ouvert à ce qu’on y revienne si des éléments nouveaux apparaissent.

Il faut que la palabre finisse dans le sens de ce que vous avez voulu pour vos enfants : l’union, l’unité de la communauté. L’important est d’arriver à un consensus qui favorise la vie commune. Le consensus doit être en faveur de la vie - de la vie commune. Ce qui est en jeu dans la palabre, c’est la communion au sein d’une communauté. La palabre est au service de la communion.

La palabre ne dissocie donc pas recherche de la vérité et recherche de l’amour.
Assurément pas.

Comment dit-on « vérité » dans votre langue, et que signifie ce mot ?
« Nyatefe » : nya- (parole) et tefe (place), autrement dit, la parole qui est à sa place - donc rien de déplacé, de tordu. Ou « nyawo » : nya- (parole) et wo (dix, en référence aux doigts et aux orteils). La vérité est quelque chose qui s’impose ou saute aux yeux. Comme les doigts des mains ou les orteils, on ne peut pas se tromper sur leur nombre.

Qui « dirige » le processus de la palabre ? Peut-on parler de « direction », de « gouvernement » ? Prend-t-on la parole ou demande-t-on la parole ? Quelle est l’importance de la parole prise et donnée ?
A regarder le processus de près, on découvre qu’il s’agit d’une autogestion de la communication et de la communauté. Le « tchamigan » (le premier des notables) donne la parole aux protagonistes à tour de rôle, d’abord au plaignant, ensuite à l’accusé. C’est toujours le même facilitateur une fois qu’il a été élu ou désigné pour sa sagesse manifestée par ses réparties en proverbe. Traditionnellement le sage sait parler par des proverbes et répond par des proverbes ; c’est lui qui facilite la discussion. Son rôle est de demander l’avis de chacun.

Le chef écoute mais ne parle pas, car sa parole dit le droit coutumier. C’est donc une parole irrévocable. C’est pourquoi la tradition ne lui permet pas de parler pour ne pas mélanger les genres. Il est choisi par voie héréditaire ou par vote au milieu des descendants du créateur du village.

Les enfants, les femmes, les malades sont-ils écoutés et respectés ? La vérité émerge-t-elle parfois grâce à la parole des enfants ?
Lorsque la vérité n’émerge pas de manière évidente, on a recours aux « ordalies » qui se font quelquefois avec des enfants innocents (entre trois et dix ans).

Quel est le régulateur du processus ?
C’est d’abord le thème que l’on traite - la réalité d’une situation donnée. Tous ceux qui sont présents à la palabre sont compétents. La culture africaine reconnaît que le groupe peut se tromper. Il y a ensuite des rapporteurs de la vérité que la communauté a voulu faire émerger.

La palabre était le processus décisionnel des communautés africaines précoloniales. La tradition s’est-elle complètement perdue ?
Non. La palabre se pratique encore de nos jours au tribunal coutumier où siègent les chefs traditionnels. Il existe des sociétés modernes qui essaient d’apparier le droit coutumier et le droit moderne.

Même si elle n’est plus pratiquée comme avant dans des sociétés se transformant rapidement sous les effets de la mondialisation, la culture de la palabre (sens de la parole, de l’écoute, du respect, de la communauté, de la fraternité…) imprègne encore profondément le tissu des communautés africaines. La culture africaine est une culture de la palabre.

En instaurant la « démocratie », la colonisation a-t-elle détruit votre riche tradition orale - partiellement ou totalement ?
La démocratisation a déconstruit la palabre. C’est dommage qu’on veuille remplacer la palabre par le système électoral où, au fond, personne ne s’exprime vraiment. La loi de la majorité est susceptible de créer la division dans la communauté. La majorité, c’est le règne de l’individu. En Afrique, on est famille avant tout. On n’a pas connu les négociations politiques par intérêt, mais des relations entre frères, entre amis. La culture africaine recherche donc le consensus. Ce que l’on valorise le plus, c’est la communauté et sa survie. Mais il s’agit d’une communauté attentive à l’individu comme personne, donc à un être qui se définit par rapport aux autres.

En Afrique, on est famille avant tout : la famille passe avant la cité, ou la cité est une famille ? C’est merveilleux ce que vous dites.
Ainsi on dit en Afrique que celui qui est né enfant unique est en danger car il ne sait pas à qui faire appel dans les moments difficiles.

Et la communauté intègre également les ancêtres.
Dans une véritable palabre traditionnelle, on invoque les ancêtres. Les ancêtres ne sont pas simplement considérés comme des êtres humains mais comme des participants au monde du spirituel et du transcendant. Cette invocation des ancêtres peut comporter un danger car les ancêtres peuvent devenir une « puissance informelle » que l’on peut manipuler. Mais il faut savoir que les ancêtres auxquels on a recours sont ceux qui ont eu une vie exemplaire sur le plan de la morale, de l’éthique et de la vie en communauté.

« Palabre » signifie « parole ». Quel est le rôle de la parole dans le processus de la palabre ?
Nous disons « conciliabule » : « popose », en ewe : (dire, se faire entendre et se comprendre), ou « kodjododo » (règlement de différend ou, mot à mot, faire un jugement ou régler un différend). Il se pourrait que ce soient les Portugais qui aient traduit cette réalité par « palabre ».

Dans la palabre, la parole est maîtresse, mais il ne s’agit pas d’une parole dévoyée, mensongère. La logique de la palabre est la liberté d’expression. Il faut commencer par libérer la parole car la parole elle-même libère, apaise et redonne confiance. On dit souvent : « Parce que j’ai déballé, je me suis vidé, ça va. » La parole nous aide à faire la vérité en nous et autour de nous. Il arrive parfois que quelqu’un ait dit quelque chose et que quelqu’un d’autre l’ait rapporté à une tierce personne : la suite, c’est une totale incompréhension. Mais une fois la personne en question interrogée et écoutée, tout change car l’autre n’avait pas rapporté ce qu’elle avait voulu dire. Cette dernière a parlé directement et sa parole a éclairé et restauré la confiance perdue.

Par la parole donnée et la prise de parole au cours d’une palabre, on cherche à désamorcer les tensions possibles. La palabre est animée par l’espérance qu’aucun problème humain n’est sans solution.

La palabre démontre que la parole des uns et des autres éclaire les consciences. Aucun de nous n’est bon juge de sa propre cause : on se donne toutes les raisons du monde pour agir tel qu’on le fait, mais la palabre devient le lieu où la parole des uns et des autres, non seulement éclaire une situation, mais aussi permet aux uns et aux autres de voir clair en soi et de reconnaître que les situations humaines sont comme « un baobab que les bras d’un seul n’arrive pas et n’arrivera jamais à entrelacer. »

Une espérance anime le processus de la palabre, vous dites.
La palabre signifie et enseigne que les membres d’une communauté sont capables de résoudre leur problème et sont par ailleurs convaincus qu’il n’y a pas de problème sans solution et que les individus et même les groupes laissés à eux-mêmes n’auraient jamais le courage nécessaire, ni la force, ni encore moins le discernement pour trouver une solution satisfaisante à leur différend. Ainsi la communauté, plus large, forte de ses traditions et de ses sages, pense que même si elle n’est pas partie prenante du problème, elle fait pourtant partie prenante de la solution. Et chacun s’y met pour une solution heureuse du différend. En effet « le devin qui donne un oracle que la guerre menace le village n’échappera pas aux méfaits de cette guerre ». Il est partie prenante malgré lui. Il est donc de l’intérêt de tous et de chacun que les conflits et différends trouvent une solution heureuse.

Et quel est le rôle du temps dans le processus de la palabre ? Combien de temps dure une palabre ?
Dans la palabre, on prend son temps, car on ne veut pas simplement résoudre un problème, mais guérir le fautif et la communauté à travers ce dialogue.

La palabre n’est donc pas une affaire où on doit se presser. La sagesse ancestrale sait prendre le temps nécessaire pour régler les questions qui touchent aux relations entre les hommes et les femmes. Le temps se moque royalement de ce qu’on fait sans lui. Une palabre peut durer des jours et des semaines. Elle nécessite qu’on y vienne et y revienne souvent jusqu’à ce qu’on trouve une solution satisfaisante pour les deux parties en cause ou pour la communauté elle-même. Car des questions vitales au sein de la communauté elle-même peuvent provoquer les assises d’une palabre.

Sur quoi débouche la palabre africaine ?
La palabre africaine débouche toujours sur quelque chose de concret : sur la vérité qui conduit au consensus du vivre ensemble. On s’assure que la parole donnée est respectée. La parole est la garantie de ce qui a été décidé. Dans les cultures africaines, la parole engage : ce que vous dites, c’est ce que vous êtes. Des mécanismes existent pour contrôler la mise en œuvre de la résolution et au besoin remettre dans les rangs les éventuels récalcitrants. Les amendes et les peines sont exécutoires et ne souffrent pas de délai. C’est dans cet esprit que les libations sont faites pour remercier et s’assurer la protection des ancêtres. Des sacrifices sont faits au grand Dieu et aux esprits tutélaires pour leur demander leur bénédiction et la consolidation des liens retrouvés.

La palabre est-elle parfois un processus négatif ?
Lorsqu’on s’éloigne de l’esprit des traditions et en garde seulement la forme, la palabre peut devenir nuisible. Aujourd’hui le dialogue donne souvent lieu à des discussions interminables, souvent creuses, et renforce même la conviction d’avoir bien agi ou d’avoir raison parce qu’on a bien parlé ou argumenté. Le dialogue et la palabre manquent leur objet et leur objectif, faute de respect de la parole donnée et à cause de la tendance prononcée à la diversion et à la désinformation. L’absence de débats constructifs dans les sociétés africaines actuelles contredit la tradition africaine en ce qu’elle a de meilleur. Car le vrai dialogue exige la recherche de la vérité et le respect des interlocuteurs. Sans un minimum d’égard, de respect de soi, d’humilité, de souci de la vérité, la palabre perd sa crédibilité et son efficacité et devient nuisible.

La culture de la palabre et du dialogue ouvert, dans la confiance, n’est-elle pas une des causes de la perméabilité de l’Afrique à toutes les influences ? Comment l’Afrique peut-elle se protéger des mauvaises influences à l’ère de la mondialisation ?
Un proverbe dit : « Si on ne sait pas d’où on vient, il faut savoir où on va ». C’est dire que les africains ne perdent pas le nord : nous pouvons donner l’impression de nous laisser manipuler, mais nous retrouvons nos repères. A partir de ce proverbe, les rencontres avec d’autres cultures, civilisations et idéologies ne devraient se faire qu’en vertu des valeurs cardinales de l’Afrique - entre autres, le respect de la personne dans une communauté, le respect de la vie et le dialogue avec la nature : dans les traditions africaines, on ne triche pas impunément avec la nature, qui prend toujours sa revanche. Les influences qui portent atteintes à ces valeurs cardinales n’ont pas un avenir assuré. Une campagne récente pour la prévention du sida à Lomé au Togo mettait l’accent sur le préservatif. Elle a été contrainte de revenir à la valeur de la chasteté. Les pancartes dans les rues de Lomé disent maintenant : « La continence, c’est ma vie ». Les agents de développement venus d’ailleurs se sont faits bien piéger et ont dû s’adapter à regret.

L’A. Benu Efoevi Penoukou est l’auteur de plusieurs livres dont « l’Eglise et les défis africains » (1997) ; « Rengaine ton épée » (2007) ; « Dieu a tant aimé le monde : Comment être chrétien et missionnaire à plein temps » (2008). Il a une licence en théologie (Urbaniana, 1970), une maîtrise en sociologie (Legon University, 1976) et une maîtrise en missiologie (Ottawa, 2004) : « Les sources de l’espérance chrétienne face à la mort ».

Ce texte a été corrigé et enrichi avec le concours du Professeur Magloire Marcel KUAKUVI (professeur de philosophie à l’université de Lomé en retraite).

Entretien par Marguerite A. Peeters