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15.- De la Charte des Nations-Unies au plan de développement post-2015 : du contenu au processus

Série « signes des temps »

Par Marguerite A. Peeters

Dans son rapport de synthèse publié à la fin de 2014 sur le programme de développement durable post-2015, le Secrétaire Général de l’ONU appelle 2015 « l’année la plus importante pour le développement depuis la fondation des Nations-Unies » (par. 161). Le Sommet de septembre où devrait être adopté ce programme coïncide avec le 70ème anniversaire de l’organisation internationale. Le Secrétariat onusien souligne avec insistance que le nouveau plan de développement se fonde sur les « objectifs et principes de la Charte des Nations-Unies » : le « partenariat mondial » en train de se forger en faveur du développement durable serait « dans l’esprit de la Charte » (par. 48).

Qui relit la Charte y trouve un langage simple, au contenu clair et transparent. Le nouveau langage ou jargon qui s’est imposé à l’ONU après la fin de la guerre froide en est absent. La Charte mentionne plusieurs fois la religion. Elle utilise « sexe » au lieu de « genre », « distinction » au lieu de « discrimination », « international » à la place de « mondial », « progrès social et économique » au lieu de « développement durable », « intergouvernemental » au lieu de « institutions mondiales », « nations », « relations amicales entre nations » ou « égalité souveraine » à la place de « partenariat mondial », pour ne donner que quelques exemples des glissements sémantiques opérés ces 70 dernières années.

Pour légitimer la nouvelle éthique, le Secrétariat cherche à mettre en avant, comme si elle allait de soi, une continuité entre la Charte et le plan de développement post-2015. Cette prétendue continuité devrait être remise en question. Car au cours des dernières décennies, l’ONU, surfant sur la vague de la révolution postmoderne, est passée du contenu au processus. Le nouveau langage, nous l’avons souvent dit, est dépourvu de contenu stable, clair et universel. Le développement durable est un espace de libre interprétation à l’intérieur d’un cadre large et nébuleux, « équilibrant » ses trois paramètres – économique, social et environnemental.

Certes, le langage est une réalité vivante et il est légitime de créer de nouveaux mots pour nommer des réalités ou concepts nouveaux, au fur et à mesure de nos découvertes ou d’apparition de nouveaux phénomènes sociaux, culturels, politiques… Mais le langage étant fait pour communiquer et communier entre personnes, il doit être précis et exact. Il n’est pas légitime de l’utiliser pour fuir la réalité, la déconstruire et célébrer le changement pour le changement.

« La transformation est notre mot d’ordre » écrit Ban Ki-moon dans le rapport susmentionné (par. 4). « Nous sommes appelés à embrasser le changement » (id.). « Cette génération a le devoir de transformer nos sociétés » (par. 157). Ou encore : « L’année 2015 est l’heure de l’action mondiale… La transformation est notre objectif. Nous devons transformer nos économies, notre environnement et nos sociétés. Nous devons changer nos mentalités, comportements et styles de vie destructeurs » (id.). Cette transformation passera par l’éducation et la culture : « Nous devons mobiliser le pouvoir de la culture dans le changement transformant que nous recherchons » (par. 132). Les Objectifs de Développement Durable seront transformant.

Quel est donc le contenu de cette « transformation » mondiale ? La gouvernance mondiale reste lamentablement élusive à ce sujet. Il n’est d’autre « contenu » que de rendre le développement et tout ce qu’il comporte et implique durables: l’avenir, les styles de vie, le transport, la consommation, la production, les technologies, le tourisme, la croissance, la planète, la paix, l’emploi, les régimes alimentaires, l’agriculture, la pêche, le commerce, la croissance démographique, les services de santé, les banques, les entreprises… tout doit devenir « durable ». La « durabilité » doit devenir l’objectif de toutes les activités humaines à tous les niveaux de toutes les sociétés… Tous les « citoyens du monde » doivent s’y impliquer.

Lorsque fut adoptée la Charte de l’ONU en 1945, les questions environnementales et la mondialisation n’étaient pas à l’ordre du jour, du moins pas dans les proportions actuelles. Ces questions sont évidemment réelles et ne doivent pas être éludées. Elles attendent des réponses précises et exactes, conformes à la réalité, au bien et à la vérité.