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3.- Un combat à l’intérieur

Série « signes des temps »

Par Marguerite A. Peeters

Lorsque le mur de Berlin est tombé, l’Occident a proclamé non seulement la fin des idéologies mais aussi la fin de l’histoire. Il était convaincu du triomphe définitif et de l’universalité de son modèle de démocratie, de droits de l’homme et de liberté : modèle auquel l’humanité n’avait désormais plus d’alternative. Durant la guerre froide, l’ennemi politique de l’Occident – le régime soviétique – était clairement identifiable, idéologique (Marxisme-Léninisme), régional (rideau de fer), unique, externe à son propre système, centralisé, brutal et extrêmement dangereux (menace de guerre nucléaire).

Après 1989, la gouvernance mondiale a déclaré que le monde était dans un état de consensus. Si les idéologies étaient mortes pensait-on, les « ennemis » l’étaient eux aussi. De fait, le mot « ennemi » est absent du langage de l’éthique postmoderne de la gouvernance mondiale. Un fruit de la sécularisation n’est-il pas de ne plus croire au mystère du mal, au péché et à Lucifer ?

Certes, le mot « ennemi » réapparaît aujourd’hui, dans un contexte spécifique : le discours concernant les djihadistes. Mais l’Etat Islamique n’est-il pas, en un sens, un produit de la sécularisation occidentale ?

L’Occident imbu de lui-même n’a pas voulu reconnaître que ses « valeurs », en particulier la liberté, l’égalité, les droits, la participation, la dignité humaine, la responsabilité, cesseraient d’être universelles et s’autodétruiraient au fur et à mesure que, se coupant de leur source divine, elles s’absolutiseraient. Fils prodigue, l’Occident s’est emparé de l’héritage en rejetant le Père. En 1989, l’Occident était passé par plusieurs décennies d’une révolution culturelle d’une violence inouïe, et dont les prétendues « valeurs » n’avaient rien d’« universel ».

Depuis qu’il se sécularise, depuis donc des siècles, les droits, la liberté, l’égalité, les processus et institutions démocratiques ont été le théâtre d’un combat interne de nature anti-christique et semblant toujours s’intensifier. Au fil du temps, les « valeurs universelles » sont devenues de plus en plus ambivalentes.

C’est par exemple au nom de l’égalité et de la liberté citoyennes que l’enseignement du gender a été imposé, qu’une loi intitulée « mariage pour tous » a été adoptée, que l’avocat de Charlie Hebdo revendique un « droit au blasphème » en France, pays des « droits de l’homme ». Mes étudiants provenant d’Asie, d’Afrique, d’Océanie n’en reviennent pas. La France n’est-elle pas terre de saints, « fille aînée de l’Eglise et éducatrice des peuples » ?

Les grandes batailles anthropologiques de notre temps rendent évident, pour ceux qui ont des yeux et veulent voir, que l’« ennemi » se cache à l’intérieur du système des « valeurs universelles occidentales » ; qu’il est légions, comptant autant de représentants qu’il existe à travers le monde de « partenaires » individuels et institutionnels du laïcisme ambiant ; qu’il revêt des apparences « consensuelles » et « amicales » ; qu’il n’est pas centralisé, mais diffus, subtil ; qu’il n’est plus régional, mais déjà mondial ; enfin, qu’il n’est pas idéologique (dans le sens d’un système d’idées rationnellement construit), mais déconstructiviste et irrationnel.

A l’heure où les peuples non occidentaux aspirent à la liberté, au développement, au respect de la dignité humaine et des droits et sont donc attirés par le « modèle occidental », les chrétiens en politique ont la responsabilité d’opérer un acte public de discernement. Ils ne peuvent se comporter comme si la démocratie et ses « valeurs universelles » allaient de soi et ne posaient pas, dans l’interprétation qui s’en fait aujourd’hui, de graves problèmes. Ils doivent regarder la réalité concrète : la « démocratie » telle qu’elle est devenue.

Le choix n’est plus entre la démocratie et la dictature, entre la liberté et le marxisme, mais entre la vérité dans la conscience et sa négation, entre l’amour et son rejet - pour ou contre le dessein d’amour et de miséricorde du Père de tous.

En fin de compte, la faillite des « valeurs universelles » et la fin de ce mythe ne sont-elles pas une opportunité à saisir pour nous débarrasser du rationalisme abstrait du passé ? Le concept occidental de « valeur » n’est-il pas par nature abstrait ? La vérité, nous a révélé Jésus, est une personne.