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4.- L’égalité, signe des temps

Série « signes des temps »

Par Marguerite A. Peeters

En 1965, en pleine guerre froide, Gaudium et Spes observe que « Pour la première fois dans l’histoire, l’humanité entière n’hésite plus à penser que les bienfaits de la civilisation peuvent et doivent réellement s’étendre à tous les peuples. » (9, 2) Le Concile discerne que l’aspiration universelle à l’égalité qui s’affirmait dans les années 1960s est un signe des temps, manifestant à la fois l’action de Dieu dans le monde et les forces s’y opposant.

Le Concile applique l’égalité aux nations, aux hémisphères Nord-Sud, aux relations hommes-femmes, aux travailleurs. Il affirme que « toute forme de discrimination touchant les droits fondamentaux de la personne, qu’elle soit sociale ou culturelle, qu’elle soit fondée sur le sexe, la race, la couleur de la peau, la condition sociale, la langue ou la religion, doit être dépassée et éliminée, comme contraire au dessein de Dieu » (29, 2).

Il était un signe des temps, dans les années 1960s, que les nations veuillent « jouer librement leur rôle sur la scène du monde » (GS 9, 2) ; que les femmes, « là où elles ne l’ont pas encore obtenue, réclament la parité de droit et de fait avec les hommes » (GS 9, 2) ; que les travailleurs, « veulent non seulement gagner leur vie, mais développer leur personnalité par leur travail, mieux, participer à l’organisation de la vie économique, sociale, politique et culturelle » (GS 9, 2).

Une distinction doit être établie dans le document conciliaire entre l’égalité sur les plans socioéconomique, civil, culturel et politique, et la source divine de l’égalité de tous les êtres humains. La première dérive de la seconde comme de sa source.

« Tous les hommes, doués d’une âme raisonnable et créés à l’image de Dieu, ont même nature et même origine ; tous, rachetés par le Christ, jouissent d’une même vocation et d’une même destinée divine : on doit donc, et toujours davantage, reconnaître leur égalité fondamentale » (29, 1). Nous sommes tous fils et filles du Père. Notre égalité en dignité provient de notre nature, origine, vocation et destinée communes. Nous ne sommes donc pas d’abord ni uniquement égaux en droits, comme le voudrait l’éthique laïque. Notre destinée commune est d’être prédestinés, appelés, justifiés, glorifiés (Saint Paul, Ro 8, 30). Dieu « ne fait pas acception des personnes » (Ro 2, 11).

Lorsque l’égalité est coupée de sa source, elle s’absolutise et devient idéologique : un Diktat laïciste, celui du citoyen qui refuse d’être fils. Depuis la fondation des démocraties modernes occidentales qui a eu lieu sur toile de fonds déiste, l’égalité a été servante d’une idéologie après l’autre. Le Concile avait devant les yeux la caricature diabolique de l’égalité faite par le marxisme-léninisme. Depuis 1989, une autre caricature de l’égalité, freudo-marxiste, néo-païenne ou maçonnique, tente de s’imposer, non plus à une seule région du monde, mais au monde entier : égalité de toutes les formes de vie ; égalité de toutes les formes de famille ; égalité des sexes (« droits des femmes », radicalement autonomes de l’homme et de l’enfant, de « choisir »), des genres et des « orientations sexuelles » ; égalité des générations (droits des enfants, « autonomes » de leurs parents, à leur opinion propre) ; égalité des religions... La postmodernité « déconstruit » les différences, l’homme et la femme selon le dessein du Créateur, les identités, à commencer par notre identité filiale universelle. Or il n’y a pas d’égalité véritable sans identité, sans contenu.

Le combat dans lequel nous sommes ne décourage pas le chrétien. Au contraire, il veut se mettre résolument du côté du dessein divin. Sel de la terre et agent de la civilisation de l’amour, il est appelé plus que jamais à promouvoir l’égale dignité de toute personne humaine, à se faire le frère et la sœur de tous, rachetés par le Christ, afin de hâter la « Révélation des fils de Dieu » (Ro 8, 19). Mais parmi les chrétiens sensibles à la question de l’égalité et de la « justice sociale », certains ne se sont-ils par ralliés à une interprétation purement laïque de l’égalité et de la fraternité ? Dans la mesure où c’est le cas, leur sel a perdu sa saveur : il est bon à être foulé aux pieds.