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6.- Le temps du « pour tous »

Série « signes des temps »

Par Marguerite A. Peeters

Santé pour tous, éducation pour tous, qualité de vie pour tous, droits égaux pour tous, participation de tous, santé reproductive pour tous, développement durable pour tous, mariage pour tous… : l’expression « pour tous » est un slogan du discours de la gouvernance mondiale, discours prononcé et entendu localement partout dans le monde. L’équité et l’égalité sont des piliers de la « nouvelle éthique mondiale ». Mais à cette éthique font défaut une perspective morale et une saine anthropologie.

Au nom du principe d’équité, afin d’assurer la « santé pour tous », il deviendrait par exemple éthiquement licite de promouvoir l’euthanasie. Le directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé m’a déclaré dans une interview réalisée à la fin des années 1990 que les quatorze derniers jours de la vie étant ceux qui coûtaient le plus cher à la sécurité sociale, il fallait remédier à ce « manque d’équité » par le droit à l’euthanasie. L’interprétation du principe de « pour tous » est souvent déconstructiviste – par exemple en promouvant la « participation » des enfants dans des prises de décision éducatives revenant en premier lieu, pour le bien des enfants, à leurs parents, la « participation » des jeunes aux décisions prises par leur école ou leur parlement en matière d’éducation sexuelle, ou la « participation » des femmes à la « démocratisation » de l’Eglise en les encourageant à « exprimer leur opinion » sur leur « besoin » de contraception. La « participation de tous » devient ainsi un projet révolutionnaire.

Mais « pour tous » est aussi un signe que nous sommes entrés dans un temps d’espérance jusqu’ici jamais atteint. En relisant Gaudium et Spes, j’ai été frappée par la fréquence du mot « tous ». L’œuvre conciliaire a eu pour ligne de force de rappeler l’universalité du salut, l’universalité de l’appel à la sainteté, l’universalité de l’apostolat.

Dieu a voulu « que tous les hommes constituent une seule famille et se traitent mutuellement comme des frères » (24). Nous sommes tous créés à l’image de Dieu et « tous … appelés à une seule et même fin, qui est Dieu lui-même ». (24) Le Christ est « mort et ressuscité pour tous » (10). Il a rétabli « l’unité de tous en un seul peuple et un seul corps » (78). Il est « la joie de tous les cœurs et la plénitude de leurs aspirations » (45). Dieu « veille paternellement sur tous » (24). « L’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal » (22) : la grâce agit invisiblement dans le cœur de « tous les hommes de bonne volonté » (22). Nous devons « toujours davantage » reconnaître l’« égalité fondamentale » de tous les hommes car ils ont tous été rachetés par le Christ et jouissent d’une « même destinée divine » (29). Le Concile et, cinquante ans après, la nouvelle évangélisation s’adressent « à tous, pour éclairer le mystère de l’homme » (10). La mission de l’Eglise est « d’éclairer l’univers entier par le message évangélique et de réunir en un seul Esprit tous les hommes, à quelque nation, race, ou culture qu’ils appartiennent » (92).

L’aspiration de tous - de ceux qui étaient, dans le passé, en bas de l’échelle sociale en Occident, des femmes, des peuples des pays en voie de développement… - de se développer comme personnes ou comme peuples, de participer « à l’organisation de la vie économique, sociale, politique et culturelle » (9), de collaborer à la vie publique, d’avoir accès aux droits de la personne (et non de l’individu) et à des conditions de vie plus favorables, de s’ouvrir aux richesses des autres cultures…, est un signe des temps : nous sommes au temps où toute personne créée à l’image de Dieu est appelée à son plein développement. Et le Concile nous rappelle que « la loi fondamentale de la perfection humaine, et donc de la transformation du monde, est le commandement nouveau de l’amour. À ceux qui croient à la divine charité, il apporte ainsi la certitude que la voie de l’amour est ouverte à tous les hommes et que l’effort qui tend à instaurer une fraternité universelle n’est pas vain » (38).

L’accès de tous au développement est une pierre d’attente de la nouvelle évangélisation. Il est aussi le lieu d’un combat apocalyptique.