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8.- Fraternité patricide, ou fraternité filiale ? (2)

Série « signes des temps »

Par Marguerite A. Peeters

L’Eglise parle de fraternité universelle à l’heure où la gouvernance mondiale parle d’interdépendance de tous les membres de la famille humaine et promeut une éthique mondiale de solidarité, de justice sociale et d’équité.

A l’intérieur de la culture actuelle de la fraternité coexistent plusieurs interprétations idéologiquement divergentes. Les origines de la fraternité comme concept politico-culturel sont multiples. La fraternité est une valeur traditionnelle de la franc-maçonnerie depuis son apparition au début du 18ème siècle. Les « frères » maçons pratiquent éminemment la solidarité entre eux et envers ceux qu’ils contrôlent ou leur sont subordonnés. Liberté, égalité, fraternité, mot d’ordre de la révolution française, est restée la devise de la République ainsi que de la Grande Loge de France et du Grand Orient de France. La fraternité maçonnique est purement horizontale. Le déisme a tué le Père et l’a remplacé par la gnose, l’ésotérisme ou l’idéologie et productions dévoyées de la raison humaine. La « fraternité » qui découle du meurtre du Père est dure, intolérante et glaciale, comme elle l’est du reste dans certains cas d’extrémisme religieux, lorsqu’on tue l’homme au nom de Dieu. On est « frères », non par amour, mais par contrat, par « intérêts », souvent obscurs d’ailleurs, communs. La « solidarité » devient imposition du projet du plus fort au plus faible. Elle ne respecte ni n’aime véritablement celui qui est dans le besoin.

L’article premier de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme – document dans lequel l’apport Judéo-Chrétien a été substantiel – affirme que « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Depuis 1948, cet « esprit de fraternité » a été interprété dans ses deux sens possibles : fraternité d’origine patricide, ou fraternité filiale. Ces formes opposées de fraternité prétendent toutes deux à l’universalité.

Dans son paragraphe 38, Gaudium et Spes nous donne une indication lumineuse du dessein que Dieu veut réaliser à travers la culture de la fraternité universelle qu’Il inspire en notre temps. Ce dessein est la civilisation de l’amour. En effet, « la loi fondamentale de la perfection humaine, et donc de la transformation du monde, est le commandement nouveau de l’amour. À ceux qui croient à la divine charité, il apporte ainsi la certitude que la voie de l’amour est ouverte à tous les hommes et que l’effort qui tend à instaurer une fraternité universelle n’est pas vain ». La véritable fraternité universelle ouvre à tous les hommes la voie de l’amour, qui est à la fois loi de transformation du monde et commandement divin.

Pour faire connaître au monde le Christ, premier né d’une multitude de frères, l’Eglise nous appelle aujourd’hui à nous comporter en frère ou sœur de tous, selon l’intuition du bienheureux Charles de Foucauld ou de Chiara Lubich. « C’est à l’Église qu’il revient … de rendre présents et comme visibles Dieu le Père et son Fils incarné, en se renouvelant et en se purifiant sans cesse, sous la conduite de l’Esprit Saint ». Et « ce qui contribue le plus à révéler la présence de Dieu, c’est l’amour fraternel des fidèles qui travaillent d’un cœur unanime pour la foi de l’Évangile et qui se présentent comme un signe d’unité » (GS 21).

La volonté du Père est à la fois « qu’en tout homme nous reconnaissions le Christ notre frère et que nous nous aimions chacun pour de bon, en action et en parole, rendant ainsi témoignage à la vérité », et « que nous partagions avec les autres le mystère d’amour du Père céleste ». (GS 93)

Nous ne pouvons plus traiter celui qui ne pense pas comme nous comme un « ennemi » ou un « autre », un étranger. Nous sommes appelés à traiter tous ceux que Dieu met sur notre chemin comme un frère, comme une personne : une personne douée d’une conscience, capable de discerner le bien, une personne douée d’un cœur fait pour aimer et désirant l’amour.