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9.- Le dialogue : ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain

Série « signes des temps »

Par Marguerite A. Peeters

Le dialogue est un thème dominant du discours de la gouvernance mondiale. Dialogue inclusif, dialogue constructif, dialogue pluriactionnaire, dialogue intergénérationnel, dialogue mondial, dialogue pluriel, dialogue significatif (meaningful dialogue), dialogue participatif, mécanismes innovants pour le dialogue… sont autant d’expressions du nouveau langage mondial, présentes dans le vocabulaire qui nous environne localement, souvent utilisées machinalement, sans que nous en connaissions l’origine et en percevions pleinement la portée sémantique.

Pour saisir, par exemple, le sens de « dialogue constructif », il conviendrait d’identifier le contenu de ce que « construit » le dialogue en question : le dialogue serait véritablement « constructif » si le contenu de ce qu’il a construit était bon pour la personne, pour toute personne, et donc pour la société. Si le contenu est mauvais, en quoi le dialogue aurait-il été « constructif » ? La tendance aujourd’hui est de s’arrêter au dialogue en tant que processus et de le considérer « constructif » lorsqu’il fait avancer vers un consensus et procure ainsi un sentiment mutuel et subjectif de satisfaction, quel que soit le contenu anthropologique et moral du consensus.

La gouvernance mondiale considère « constructif » un dialogue qui aboutit à l’engagement des deux partis en faveur des normes, valeurs et priorités du « nouveau consensus mondial ». Dans un tel « dialogue », une des deux parties est un agent de changement de la gouvernance mondiale (souvent appelé un « facilitateur ») et l’autre partie est celle qui est endoctrinée, à travers le processus du prétendu dialogue, afin qu’elle devienne à son tour partenaire de la gouvernance mondiale. Le but du « dialogue mondial » actuellement en cours est l’alignement de tous sur le « consensus mondial ».

Lorsque les deux interlocuteurs ne recherchent pas sincèrement la vérité et ne respectent pas leur liberté mutuelle, le dialogue est manipulateur ; il est dénaturé. De fait, le « dialogue » a été une technique privilégiée de la révolution culturelle ces cinquante dernières années.

Le « dialogue » est aussi un terme très employé par le Magistère de l’Eglise depuis le Concile Vatican II : dialogue à l’intérieur de l’Eglise et dialogue avec le monde, les cultures et les religions. Nous savons que la crise postconciliaire est due largement à une mésinterprétation de l’invitation du Concile à s’ouvrir au monde, à l’heure où le monde occidental connaissait une révolution culturelle d’une violence inouïe. Beaucoup de chrétiens ont cru que dialoguer avec le monde signifiait adopter les valeurs de la révolution.

Aujourd’hui, l’Eglise nous invite à nouveau au dialogue fraternel. Nous voyons dans cet appel une réponse à un signe des temps. Rejeter le dialogue parce qu’il a été dévoyé (en dehors et à l’intérieur de l’Eglise) reviendrait à jeter le bébé avec l’eau du bain. Le dialogue est nécessaire à l’instauration d’une fraternité universelle et la civilisation de l’amour. Il est utile aujourd’hui de revenir à l’esprit de Vatican II et son interprétation du dialogue, pour ne pas prolonger les erreurs commises après le Concile.

Le mot « dialogue » est présent 18 fois dans Gaudium et Spes. Le Concile qualifie le dialogue avec le monde de « loyal et prudent » (21), « fraternel » (23), « vrai et fructueux » (56), « sincère » (85), « confiant » (92), « conduit par le seul amour de la vérité et aussi avec la prudence requise » (92). A l’intérieur de l’Eglise, il doit être « sans cesse plus fécond » (92). Notons ces qualificatifs, et leur différence de ceux utilisés dans le langage de la gouvernance mondiale.

Le Concile parle d’un dialogue fait « de l’intérieur, avec bienveillance et amour » (28). Mais « cet amour et cette bienveillance », précise Gaudium et Spes, ne doivent en aucune façon nous rendre indifférents à l’égard de la vérité et du bien. Mieux, c’est l’amour même qui pousse les disciples du Christ à annoncer à tous les hommes la vérité qui sauve » (28). L’Eglise dialogue avec l’ensemble de la famille humaine en éclairant ses différents problèmes à la lumière de l’Evangile et « en mettant à la disposition du genre humain la puissance salvatrice que l’Église, conduite par l’Esprit Saint, reçoit de son Fondateur » (3).

Le dialogue ne s’oppose donc pas au kérygme. Au contraire, « En vertu de la mission qui est la sienne, d’éclairer l’univers entier par le message évangélique et de réunir en un seul Esprit tous les hommes, à quelque nation, race, ou culture qu’ils appartiennent, l’Église apparaît comme le signe de cette fraternité qui rend possible un dialogue loyal et le renforce » (92).