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L’imposition du langage

Osservatore Romano - 22 octobre 2009

Dans les années qui ont immédiatement suivi la chute du mur de Berlin, alors que l’humanité entrait dans une ère nouvelle, dite de la « mondialisation », les Nations-Unies ont organisé une série de grandes conférences internationales dans le but de construire un « nouveau consensus mondial » sur les normes, valeurs et priorités de la coopération internationale pour le 21ème siècle.

C’est au cours de ce processus de conférences qu’a été adoptée une série de « nouveaux paradigmes » s’exprimant à travers un nouveau langage. Citons pour exemples : bonne gouvernance, démocratie participative, partenariats, consensus, développement durable, holisme, qualité de la vie, éducation civique, sensibilisation, éducation par les pairs, appropriation, liberté de choisir, accès universel aux choix, droits des enfants, autonomisation des femmes, sans oublier le genre et la santé reproductive.

Les années 1990 ont vu une prolifération sans précédents de tels nouveaux paradigmes. Depuis une dizaine d’années, leur production s’est essoufflée. Aussitôt le processus de conférences terminé, les « normes mondiales » ayant été établies, la gouvernance mondiale est entrée en phase d’application. Elle opère aujourd’hui et au moins jusqu’en 2015, « date limite » pour l’application des Objectifs pour le Développement du Millénaire, à l’intérieur du cadre éthique normatif établi au cours du processus des conférences des années 1990.

L’imposition mondiale du nouveau langage est à la fois horizontale et verticale. Horizontale, car le nouveau langage s’est d’ores et déjà répandu jusqu’au niveau le plus local partout dans le monde. Il n’est même plus externe à l’Église : bien des ONGs, organismes d’aide, universités, associations féminines catholiques, prêtres et pasteurs l’ont déjà adopté, à des degrés divers. Mais l’imposition mondiale du nouveau langage est avant tout verticale. Ce langage exprime une nouvelle éthique holistique (intégrée) et postmoderne. Animée d’une dynamique puissante, cette éthique tend à transformer silencieusement - mais réellement - toutes les cultures de l’intérieur.

Or il est indéniable à ceux qui en connaissent l’histoire que le nouveau langage et son éthique viennent d’ailleurs : ni d’Afrique, ni de l’Église, mais d’une minorité d’experts occidentaux postmodernes sécularisés, voire laïcistes. L’utilisation passive du nouveau langage, par suivisme culturel ou sous la pression d’une contrainte culturelle paraissant inexorable, conduit plus ou moins consciemment à l’appropriation de l’éthique qui l’anime.

L’Église reste ignorante par rapport aux enjeux de cette éthique : ignorance par rapport, d’une part, à ses dangers, mortels, pour la vie de la foi, et d’autre part aux opportunités que les grands changements culturels mondiaux actuels offrent à l’évangélisation et à l’avènement de la civilisation de l’amour. La nouvelle éthique, postmoderne, déconstruit en effet non seulement la tradition judéo-chrétienne, mais aussi la modernité et ses idéologies. Tout n’est pas blanc ou noir. Un effort de discernement intellectuellement sérieux s’impose avec urgence : il n’a pas encore été fait.

L’ignorance expose les chrétiens au danger de l’amalgame entre la nouvelle éthique et la doctrine sociale de l’Église. C’est ce même amalgame qui a conduit les chrétiens occidentaux au dessalement de leur foi, en particulier depuis la révolution culturelle des années 60. Un énorme travail reste à faire pour formuler la réponse que l’Évangile et la doctrine sociale donnent aux défis anthropologiques et théologaux de la postmodernité.

Face aux défis d’une éthique qui, dans ses aspects radicaux, veut imposer aux cultures la transcendance du droit de choisir de l’individu en dehors du dessein de Dieu, les chrétiens ont à remettre en lumière la transcendance de la révélation divine. Car le plus grand service que l’Eglise puisse rendre à l’humanité, c’est d’être elle-même et d’être fidèle au Seigneur Jésus.

© Marguerite A. Peeters 2009