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Les conséquences politiques de la révolution culturelle

Entretien dans Zenit - 4 juillet 2008

ZF08070303 - 03-07-2008
Entretien avec Marguerite Peeters

ROME, Jeudi 3 juillet 2008 (ZENIT.org).- Le temps pourrait être venu de dépasser les « valeurs » pour témoigner de la charité et de l’espérance théologales en politique déclare la directrice d’un think tank sur la mondialisation. Marguerite Peeters est directrice de l’ « Institute for Intercultural Dialogue Dynamics » à Bruxelles et auteur de « La mondialisation de la révolution culturelle occidentale : concepts-clefs, mécanismes opérationnels ».

M. Peeters est intervenue lors du récent séminaire du Conseil pontifical justice et paix sur « la politique, une forme exigeante de charité », où elle a parlé des « conséquences politiques de la révolution culturelle occidentale ».

Dans cet entretien à ZENIT, M. Peeters parle de la postmodernité occidentale et de la responsabilité des chrétiens d’inspirer dans la nouvelle culture une recherche de la vérité, du bien et de l’amour.

Zenit - Lors du séminaire sur la politique et la charité, vous avez parlé des conséquences politiques de la révolution culturelle occidentale. Qu’entendez-vous par là ?
Marguerite Peeters - Il existe un lien direct entre le processus culturel qui a mené l’Occident, au cours des siècles derniers, à renier sa foi et déconstruire les fondements de sa propre civilisation et le déficit démocratique actuel, la fragmentation du contrat social, le manque de confiance dans les institutions, le divorce entre gouvernements et citoyens, le malaise général et le sentiment d’être à la dérive que nous éprouvons, comme si le « demos », le peuple, ne gouvernait plus - autrement dit, comme si nous ne vivions plus en démocratie.
La note doctrinale de la Congrégation pour la doctrine de la foi concernant « certaines questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique » nous rappelle que la démocratie a besoin de « fondements vrais et solides, c’est-à-dire de principes éthiques qui, en raison de leur nature ou de leur rôle de fondement dans la société, ne sont pas négociables », et « la structure démocratique sur laquelle entend se construire un État moderne aurait une certaine fragilité si elle ne prenait pas comme fondement le caractère central de la personne ».

Lorsque la démocratie n’est pas basée sur ces fondations solides, elle se fragilise voire échoue. Même si, de manière formelle, la façade des institutions démocratiques est encore debout, la démocratie repose maintenant sur du sable mouvant, et on ne sait plus très bien qui nous gouverne vraiment, voire si les sociétés sont encore gouvernées et gouvernables.

Zenit - Comment sommes-nous arrivés à ce stade ?
Marguerite Peeters - La révolution culturelle lancée par les lumières s’est accélérée de manière dramatique au cours du siècle dernier. Quand Nietzsche a proclamé la mort de Dieu en 1882, il savait que le nihilisme s’en suivrait : il a promu la « volonté de puissance » comme remède au désespoir. Mais l’utopie du surhomme a été révélée. L’homme qui a tué Dieu s’est empressé de tuer le père, la mère et l’époux.

La révolution féministe a cherché à libérer la femme de « l’esclavage de la reproduction » (Margaret Sanger). La révolution sexuelle a remplacé l’époux par des partenaires changeants.

Freud a transformé le meurtre du père, qu’il a trouvé dans le mythe d’Oedipe, en thème majeur de la culture occidentale, déjà en instance d’apostasie. A partir de là, la culture a associé paternité et répression. L’apostasie et la déconstruction anthropologique commencée par le rejet du père ont eu des conséquences politiques dramatiques.

Marcuse, l’un des principaux agents intellectuels de mai 68, qui comme Freud estimait que la civilisation était répressive, préconisa l’avènement d’une civilisation non répressive dans laquelle nos pulsions instinctives deviendraient des valeurs politiques. Lorsque ceci se produisit effectivement, lorsque la culture occidentale donna son aval à l’exercice libre et sans entrave de la libido, alors les institutions, la loi, l’ordre et la démocratie ont perdu à la fois leur autorité et leur légitimité.

Ce qui reste aujourd’hui, c’est la fraternité - une fraternité horizontale. Mais des frères sans père commun sont incapables de se gouverner. Lorsque les sociétés deviennent dysfonctionnelles, elles deviennent souvent anarchiques et préparent le terrain pour la dictature. Il est en effet facile de se saisir du pouvoir dans une situation de désordre social et politique général.

Zenit -Pouvons-nous décrire la situation actuelle comme post-démocratique ?
Marguerite Peeters - La révolution culturelle occidentale aboutit à un terrain vague appelé postmodernité.

La postmodernité, comme le mot le suggère, est ce qui vient après la modernité : après l’Etat-nation, la démocratie libérale, la représentation démocratique, le consentement des gouvernés, l’autorité, la hiérarchie, l’identité politique claire (droite/gauche, capitaliste/marxiste...), le contrat de société et le contrat de gouvernement, les droits de l’homme, la dignité humaine, les « valeurs universelles », le pouvoir institutionnel, la primauté de la raison, la foi dans la science et ainsi de suite.

Tous ces concepts, nous le constatons aisément, sont en crise. La révolution culturelle n’a pas formellement aboli les institutions et les valeurs modernes, mais elle les a fondamentalement déstabilisées et a subrepticement réinterprété leur contenu, qui est devenu radicalement ambivalent et ne va donc plus de soi.

Dans un système postmoderne, l’ennemi est à l’intérieur. L’ambivalence n’est pas durable ; la situation dans laquelle nous sommes n’est pas saine. J’ajoute qu’étant donné que la postmodernité surfe sur la vague puissante de la mondialisation, les fruits amers de la révolution culturelle occidentale et sa crise connexe de la démocratie ont déjà atteint les plages du monde non-occidental et menacent de mondialiser à la fois déconstruction sociale et perte de la foi théologale.

Zenit - La postmodernité a-t-elle une plateforme politique, à part la déconstruction ?
Marguerite Peeters - La « liberté de choisir » de l’individu - de choisir même contre le dessein du créateur - est devenue la pierre angulaire d’une nouvelle éthique mondiale. La déconstruction devient paradoxalement systémique et mondialement normative. Il va sans dire qu’une telle perspective est asociale et incohérente, et contribue à déconstruire davantage le contrat de société qui relie les gens ensemble.

Le nouveau système politique serait un processus « flexible » dépendant des choix changeants des individus. Il « célèbre » la « diversité » de nos choix, quels qu’ils soient. Le « droit de choisir » va jusqu’à remettre en question la raison d’être de l’existence du gouvernement. Mais la réalité nous enseigne que les sociétés et les peuples ont besoin d’être gouvernés.

Zenit - La solution est-elle alors de revenir à la modernité et à ses valeurs ?
Marguerite Peeters - Les démocraties modernes occidentales reposaient sur un système de « valeurs » que l’ont a proclamées « universelles » en 1948. Le fait historique est que les valeurs modernes ne se sont pas montrées capables de contenir le processus révolutionnaire qui a fini par mener à leur destruction.
La raison est, d’après mon analyse, que ce qui semblait pouvoir s’identifier sans problème à la doctrine sociale de l’Eglise était en fait infesté de l’intérieur par le déisme, le naturalisme, le rationalisme et l’individualisme des lumières. Pour autant qu’elles sont une construction abstraite et artificielle, accentuant le divorce entre foi et raison, entre foi et vie, la faillite des « valeurs » est une opportunité providentielle pour la nouvelle évangélisation. Elle est un signe des temps.

Zenit - Des éléments d’explications...
Marguerite Peeters - Les gens sont fatigués d’abstraction et de grandes théories. Le temps est venu de dégager la raison chrétienne du rationalisme maçonnique, notre approche théologale de la nature du naturalisme moderne, notre foi trinitaire du déisme du passé.

La grâce de notre temps est peut-être que nous sommes appelés à dépasser les « valeurs » et de nous engager dans une charité concrète et opérationnelle, une foi, une espérance et un amour pratiques, dans la vie théologale, dans le dessein trinitaire de Dieu.

Le défi culturel et politique auquel nous sommes confrontés concerne la « mort de Dieu » et la « mort de l’homme », l’apostasie et la déconstruction de notre structure anthropologique trinitaire. Les « valeurs » modernes ne nous ramèneront pas à Dieu et à l’homme. C’est le Christ lui-même qui le fera : « Duc in Altum » - nous sommes appelés à aller en profondeur. C’est au Père que nous devons revenir.

Zenit - Qui détient le pouvoir politique sous un régime postmoderne ?
Marguerite Peeters - A la fin de la guerre froide, les gouvernements occidentaux manquaient de leadership moral et n’ont pas fourni au monde la vision dont il avait besoin pour l’ère nouvelle qui s’ouvrait. Il y avait un vide. Une révolution politique s’est alors silencieusement produite.

Ceux qui avaient une vision - à savoir, la génération de mai 68 alors au gouvernail de la gouvernance mondiale, motivée par des intérêts particuliers, a rempli le vide. Les aspirations universelles de l’humanité ont été prises en otage, et les résidus de la révolution culturelle occidentale sont devenus des normes mondiales.

Le pouvoir a été transféré aux « acteurs non étatiques » et le « partenariat » avec les organisations non gouvernementales, les experts, le « secteur privé », les minorités et les lobbies sont devenus un principe politique. La révolution nous a conduit sur un chemin non balisé qui a donné aux minorités qui « participent » une légitimité politique, par des voies détournées.

Le vague qui prévaut quant à ceux qui nous gouvernent est d’autant plus dangereux que la déconstruction de la conscience a fait de la majorité des citoyens des zombies faciles à séduire et à manipuler.

Zenit - Quels ont été les accomplissements de la révolution ?
Marguerite Peeters - Une série de changements dramatiques dans la manière dont nous faisons la politique et prenons des décisions. Je n’en cite que quelques exemples : nous sommes passés du gouvernement à la gouvernance ; de la hiérarchie aux partenariats ; de la représentation à la participation ; du vote à la majorité à la construction de consensus ; du pouvoir institutionnel au pouvoir des individus ; de l’identité à la diversité ; du formel à l’informel ; du contenu au processus ; de l’intergouvernemental au pluriactionnaire ; de la souveraineté nationale à la gouvernance mondiale, et ainsi de suite. Les nouveaux concepts sont très séduisants et ressemblent à la doctrine sociale de l’Eglise, mais ils ont été pris en otage.

Chacun de ces changements de paradigme a de vastes ramifications, qui demandent à être analysés avec soin. Les nouveaux paradigmes exercent une influence politique critique et ont été intégrés dans la culture à tous les niveaux. Même dans le village africain le plus reculé, on entend parler de la « bonne gouvernance ».

Vit-on aujourd’hui sous un régime de coexistence de deux systèmes politiques parallèles - l’un légitime et formel mais moribond, et l’autre informel mais gouvernant effectivement le monde sans qu’on s’en rende compte ?

Zenit - Tout est-il blanc et noir dans les changements que vous avez mentionnés ?
Marguerite Peeters - A cette date, la relation entre l’ancien et le nouveau, le moderne et le postmoderne, n’a pas été clarifiée. Mais il est clair que l’avènement de la gouvernance, telle qu’elle est le plus souvent interprétée aujourd’hui, a contribué à affaiblir davantage l’autorité du gouvernement ; que les partenariats ont contribué à déconstruire les hiérarchies légitimes ; que la diversité comme processus tend à déstabiliser le contenu de l’identité ; que la participation remplace souvent la notion de représentation démocratique ; que la décentralisation, liée telle qu’elle est en pratique à l’application d’un agenda mondial forgé, non par les citoyens locaux et les gens eux-mêmes, mais par les « experts mondiaux », a pris la subsidiarité en otage.

Le discernement est d’autant plus nécessaire que les conséquences de la révolution politique sont majeures. Une nouvelle éthique mondiale laïciste cherche à éliminer la réalité, la vérité, le bien, l’amour de la culture et à s’imposer sur tous, profitant de l’état d’affaiblissement de nos institutions démocratiques.

Cette éthique mondiale se place au-dessus de l’Evangile et prétend la remplacer. L’éthique mondiale représente une violation sans précédent du principe de subsidiarité.

Zenit - Discernez-vous des éléments positifs dans la révolution culturelle et politique ?
Marguerite Peeters - Que se passerait-il si on libérait la nouvelle culture de ses preneurs d’otages et si on l’évangélisait ? Ne se transformerait-elle pas en civilisation de l’amour ?

L’Esprit-Saint est à l’œuvre dans la culture postmoderne. Ses principaux paradigmes - consensus, choix, participation de la base, développement centré sur les personnes, égalité, inclusion, diversité, dynamisme, complexité, holisme, accès, partenariat, décentralisation - sont clairement plus proches de l’amour et du coeur que les paradigmes de l’âge de la raison.

Sous la modernité, le rationalisme a subverti l’amour : nous pensions que nous pouvions construire un ordre mondial avec le seul pouvoir de notre raison et de la science.

Les chrétiens ne sont-ils pas appelés à servir l’humanité en inspirant un nouveau mouvement donnant à la charité la primauté qui lui revient et réintroduisant dans la nouvelle culture une recherche commune de ce qui est vrai, réel et bon ?

Dans le contexte politique actuel, qui révèle la vanité de nos projets institutionnels et de civilisation, le pape Benoît XVI insiste de manière prophétique sur la primauté de la charité et nous invite, comme il l’a fait encore récemment à Brindisi, à « l’espérance, non comme utopie, mais comme confiance tenace dans le pouvoir du bien ».

Cette espérance n’est pas temporelle mais théologale et « fondée sur la venue du Christ qui coïncide avec sa personne et son mystère de salut. » L’autorité intrinsèque de la vérité, du bien, de l’amour, de l’espérance - la lumière du Christ qui vient, la « lumière que les ténèbres n’ont pas saisie » (Jn 1, 5) luit et les ténèbres de notre temps ne peuvent pas la saisir.
Propos recueillis par Jesús Colina

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