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Palabre africaine et consensus postmoderne occidental : convergences et divergences

Convergences


En tant que processus, la palabre africaine comporte de nombreux points de similitude avec le consensus postmoderne occidental.

Essayons d’identifier certains de ces éléments.

La construction d’un consensus postmoderne occidental et la palabre africaine sont l’une et l’autre :

1. Un processus ayant un caractère informel ou « à l’amiable » se caractérisant par une gestion horizontale, plutôt que par un gouvernement par en haut, d’un problème à résoudre, et valorisant ainsi l’égalité de chaque intervenant et de chaque intervention.

2. Un processus géré par un « facilitateur » (qu’en Occident on a parfois appelé un « leader horizontal »).

3. Une méthode pour arriver au consensus, c’est-à-dire à un accord harmonieux de tous les membres d’une communauté donnée – méthode excluant par principe les oppositions, les divisions de type « majorité-minorité ». L’objectif est d’arriver à une résolution à la satisfaction des deux parties (qu’en Occident on appelle « gagnant-gagnant » - « win-win »).

4. Une méthode de style amical, pacifique, agréable, ouvert (du moins en apparence) et attirant par son dynamisme d’intégration communautaire (sentiment de créer une communauté).

5. Un processus « par en bas », consultatif de la base, se fondant sur le dialogue.

6. Un processus participatif et inclusif, prenant en compte la parole de chacun, en particulier des « minorités ».

7. Un processus prenant le temps nécessaire pour arriver à un consensus, s’étendant dans la durée.

8. Un processus obéissant à une perspective large, intégrée, holistique, prenant en compte l’ensemble d’une situation donnée.

9. Un processus aboutissant à un consensus moralement, socialement ou culturellement – mais non juridiquement - contraignant. Au bout du processus, tous « s’approprient » le consensus. Un engagement est demandé à tous, afin que le consensus soit effectivement appliqué. Cette application est contrôlée par divers mécanismes sociaux.

Notons que de telles similitudes existent également entre la postmodernité occidentale et d’autres cultures non-occidentales traditionnellement consensuelles, à la recherche avant tout de l’harmonie : nous pensons en particulier aux cultures asiatiques. Une convergence historique se produit donc actuellement, faisant émerger une culture mondiale du « consensus ».

En tant que méthode ou processus politique, un consensus est moralement neutre. Il acquiert un caractère moral, positif ou négatif, par son objet, par son contenu.

Divergences


Nous avons parlé jusqu’ici du consensus comme processus. Sur le plan du contenu, les divergences entre la palabre africaine et le consensus postmoderne sont fondamentales.

La culture mondiale du consensus est donc ambivalente, recouvrant des différences d’interprétation substantielles.

L’objet de la palabre est la recherche de ce qui est réel, vrai et bon pour la communauté et chacun de ses membres. La palabre est ouverte à la sagesse des ancêtres, et comporte un facteur de transcendance qui lui permet de passer du sacré à Dieu. Elle est une dynamique animée par un sens de la communauté, cherchant à préserver, restaurer ou faire croître la communion. Elle est également une dynamique de recherche de la vérité. Cela étant, elle est un processus toujours ouvert.

L’objet du consensus postmoderne est quant à lui bien souvent virtuel, non réel. Le droit de choisir arbitraire de l’individu se substitue à la recherche de la réalité-vérité. Un tel droit menant à des choix perpétuellement changeants voire contradictoires, le contenu du consensus devient un processus de changement. Un tel consensus n’a pas de contenu stable et transparent. Sa construction se fait à l’intérieur d’un cadre éthique laïciste fermé au sacré et à Dieu.

En l’absence d’une recherche de ce qui est vrai et bon, le processus de consensus postmoderne est souvent tronqué. Lorsque le point de départ est mauvais ou incomplet, le reste du processus l’est aussi. Un consensus sans contenu identifiable ne saurait être authentique. Il devient aussi rapidement manipulatoire, servant à imposer au plus grand nombre des visées idéologiques. Le processus de consensus postmoderne, préétabli par des experts ou groupes de pression sans réelle consultation de la base, tend à être verrouillé dès le départ. La participation, la consultation, le dialogue sont alors fictifs : ils deviennent des techniques d’ingénierie sociale pour que tous s’approprient la volonté de quelques uns. Un tel processus ne respecte pas les interlocuteurs, leur identité, leurs valeurs, leurs aspirations. La loi du plus fort, du plus participatif, domine, parfois même sans qu’on s’en rende compte, précisément parce que les techniques nouvelles sont « consensuelles ».

Les concepts appartenant au « nouveau consensus mondial » expriment la logique procédurale postmoderne. Ils sont aujourd’hui imposés à l’Afrique par des méthodes « douces », amicales, ressemblant à la palabre et aux valeurs africaines. Aussi le danger pour les cultures africaines est-il de se laisser séduire par un « consensus » qui, venu d’ailleurs, ne manquera pas de les déconstruire de l’intérieur s’il est accepté passivement, sans critique.

Les similitudes extérieures entre la nouvelle culture occidentale et les traditions africaines sont en effet de nature à faciliter une absorption mondiale rapide et efficace du contenu de la culture dominante, et souvent dominatrice, celle d’un Occident décadent.

©2009 Marguerite A. Peeters
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